Post

Ce que l'IA dit de nos métiers

Point de vue d'un développeur sur la séparation que les agents IA font apparaître entre la production et l'expertise dans les métiers d'expertise.

Ce que l'IA dit de nos métiers

Ce que l’IA dit de nos métiers

Point de vue d’un développeur sur une transformation en cours


Une expérience

Je travaille sur du logiciel depuis assez longtemps pour entrer dans la catégorie des seniors. Je le précise d’emblée pour situer une position d’observation, pas pour réclamer une autorité. Parmi les métiers d’expertise contemporains, les développeurs sont les premiers à avoir vu de près ce que les agents d’intelligence artificielle font à leur travail. Nous sommes les premiers à scier la branche sur laquelle nous sommes assis, et à voir ce qui se passe quand elle commence à craquer.

Les outils qui écrivent du code utilisable se sont diffusés massivement ces derniers mois, à une échelle qui transforme déjà la pratique quotidienne de millions de gens. Ce qui se prépare dans d’autres métiers (médecine, droit, enseignement, journalisme) reste largement à venir. Mais nous ne sommes pas seuls. La production artistique, et notamment l’illustration et l’animation, traverse un bouleversement parallèle, plus avancé que le nôtre par certains aspects. Le logiciel et la création visuelle sont aujourd’hui les deux univers où la transformation est suffisamment installée pour qu’on puisse en parler autrement qu’en prophétie.

Cette antériorité oblige à témoigner. Pas pour annoncer aux autres ce qui les attend, puisque chaque métier a ses particularités, mais pour décrire ce qu’on constate depuis l’intérieur.

L’arrivée des agents dans le travail d’expertise ne supprime pas la valeur humaine de ce travail. Elle la rend visible. Elle isole ce qui était jusque-là fondu dans la pratique et qu’on confondait avec elle. Suivant qu’on le voit ou non, on prend en ce moment des décisions opposées sur la formation, sur l’embauche, sur ce qu’il faut transmettre. Et certaines de ces décisions, prises à grande échelle, peuvent finir par rendre vraie la croyance que le métier disparaît, par effet de prophétie auto-réalisatrice, alors qu’à mon sens rien dans la situation ne l’oblige.

Le développement logiciel est mon terrain. C’est de là que je propose un mécanisme. Mais ce mécanisme, peut-être, n’a aucune raison d’être propre au logiciel.


Ce que les agents font, ce qu’ils ne font pas

Un développeur, dans son travail quotidien, fait deux choses qu’il ne distingue presque jamais. Il produit du code conforme à des intentions qu’on lui a données. Et il décide ce qu’il faut écrire, dans quel ordre, avec quelles garanties, en sachant ce qu’il faut préserver. La production est l’aspect visible du métier. C’est ce qu’on paie, ce qu’on facture, ce que les méthodes de gestion essaient d’organiser. L’expertise, elle, est l’aspect invisible. Elle se manifeste dans les choix qu’on fait sans les nommer, dans la résistance à toucher à certaines parties du code, dans la capacité à sentir qu’une demande apparemment innocente cassera quelque chose ailleurs.

Ces deux aspects étaient inséparables. Pour produire du code juste, il fallait exercer son expertise, et l’on ne pouvait exercer son expertise qu’en produisant. L’unité opérationnelle masquait la distinction conceptuelle. Comme le temps visible des développeurs était essentiellement consommé par la production, c’est-à-dire par le fait de coder, de déboguer, de tester, c’est à la production qu’on attribuait la valeur du métier.

L’arrivée des agents change cette unité. La production de code conforme devient en grande partie déléguable. Pas totalement, pas sans erreurs, pas dans tous les contextes, mais à un degré suffisant pour que la séparation cesse d’être théorique. Un développeur peut maintenant déléguer l’écriture proprement dite à un agent et garder pour lui la formulation, l’arbitrage, la vérification du sens.

Apparaît alors une chose qu’on ne pouvait pas voir auparavant. La part de valeur réelle du métier n’était pas répartie également entre les deux aspects. La production, qui occupait le plus de temps, n’était pas la part qui portait le plus de valeur. C’était simplement la part la plus coûteuse en temps humain. L’expertise portait davantage de valeur, mais on ne savait pas la mesurer parce qu’elle n’était pas isolable.

Une précision s’impose ici, parce que la formulation peut induire en erreur. Dire que la production était la part coûteuse ne signifie pas qu’elle était une activité secondaire dont les agents nous libèrent enfin. La production était le milieu dans lequel l’expertise se construisait. Un développeur n’apprend pas à arbitrer en assistant à des séminaires d’architecture. Il apprend en écrivant beaucoup de code, en se faisant relire, en voyant ses choix produire leurs conséquences. La production faisait deux choses à la fois. Elle livrait un travail visible, et elle formait celui qui l’écrivait. Cette double fonction est ce qui rendait la production essentielle, et c’est ce qui rend sa délégation aux agents plus délicate qu’il n’y paraît. J’y reviendrai.

Ce que les agents ne savent pas faire, et ne sauront peut-être jamais faire, c’est l’arbitrage lui-même. Ils exécutent. Ils n’arbitrent pas hors du cadre qui leur a été délégué, ils ne décident pas ce qui mérite d’être instruit. Cette frontière n’est pas un détail technique sur lequel on s’attendrait à les voir progresser. Elle tient à ce qu’ils sont. Un agent ne peut pas être tenu pour responsable d’une décision. C’est probablement une limite plus structurelle que transitoire.


Le mécanisme général

Si l’on accepte cette description pour le développement logiciel, il faut se demander si elle s’étend. La réponse demande de regarder précisément, métier par métier.

Un cas récent vaut d’être regardé. Fin 2025, la chaîne Intermarché a diffusé une publicité de Noël de plus de deux minutes mettant en scène un loup mal-aimé qui cuisine pour les autres animaux de la forêt. Le film a été produit par un studio montpelliérain, Illogic Studios, à travers le travail manuel d’environ une centaine de personnes pendant près d’un an, sans recours à l’intelligence artificielle générative. Il a été massivement vu sur les réseaux sociaux, et a suscité un enthousiasme international rare pour une production publicitaire française. Quelques jours plus tôt, sur le même créneau saisonnier, McDonald’s avait retiré aux Pays-Bas une publicité de Noël générée par IA, jugée par les internautes froide et artificielle.

Il faut prendre cet exemple avec quelques nuances. Une production manuelle à cent personnes pendant un an, c’est aussi un budget que toutes les marques ne mettent pas. Et il existe par ailleurs des contenus produits par IA qui touchent un public. Le contraste n’est donc pas absolu. Mais il dit tout de même quelque chose, et ce quelque chose mérite d’être formulé.

Ce que l’épisode montre, ce n’est pas que les systèmes automatisés échouent techniquement. Ils ne plantent pas, le rendu est correct, le brief est respecté. Une logique a simplement été testée à grande échelle par des décideurs rationnels. Cette logique consiste à traiter la production artistique comme une production exécutante, déléguable à un système automatisé. Et elle a rencontré un public qui, sans formuler de critique articulée, a su distinguer immédiatement un objet qui le touchait d’un objet qui le laissait froid. Une qualité s’était perdue dans la délégation. Elle ne se mesurait pas par les indicateurs habituels, c’est-à-dire ni par la qualité technique, ni par la fidélité au brief, ni par le coût. Cette pâte humaine que l’exécutant apportait sans qu’on sache la nommer, le public la reconnaît surtout à son absence.

L’expérience suggère qu’un substrat non quantifié a été perdu. La valeur humaine au travail ne se réduit pas aux tâches qu’on peut codifier. Quand on tente de la déléguer, le marché lui-même découvre qu’on a perdu une chose qu’on n’avait pas su nommer.

Avant d’aller plus loin, je dois préciser le statut de ce qui suit. Je ne suis ni médecin, ni avocat, ni enseignant, ni journaliste. Ce que je vais dire de ces métiers n’est pas une description faite depuis l’intérieur. C’est une hypothèse de lecture, formulée depuis ma position, qui propose que le mécanisme observé dans le développement logiciel pourrait éclairer ce qui s’y passe. Cette hypothèse demande à être validée, ou réfutée, par ceux qui pratiquent ces métiers et qui en connaissent les replis. Ce qui suit n’a pas valeur de constat. C’est une invitation à regarder.

Sous cette réserve, le schéma général paraît probablement applicable à la plupart des métiers d’expertise.

Un médecin produit et arbitre. Production : synthétiser des examens, rédiger une ordonnance, expliquer un protocole. Arbitrage : décider ce qui mérite d’être investigué, juger d’un compromis bénéfice-risque, lire un patient au-delà de ses examens. Les deux étaient indistincts. Avec les agents, la production se déplace, et l’arbitrage reste. Le médecin de demain ne sera pas remplacé. Il sera, peut-être, plus disponible pour le jugement clinique, ce que la médecine reconnaît comme la part la plus précieuse de son art mais qu’elle peinait à valoriser, parce que ce jugement se confondait avec le temps des actes.

Un avocat construit des dossiers. Production : recherche de jurisprudence, rédaction de mémoires, mise en forme contractuelle. Arbitrage : stratégie procédurale, choix entre voies juridiques, lecture du contexte humain d’une affaire. On retrouve une articulation proche. Un métier qui se croyait défini par sa virtuosité de plume pourrait découvrir qu’il était surtout défini par son jugement.

Un enseignant prépare et délivre. Production : supports de cours, corrigés, évaluations. Arbitrage : juger ce qu’il faut transmettre à tel élève dans tel contexte, repérer celui qui décroche, choisir entre rigueur et accessibilité. Articulation proche, là encore. Et peut-être plus marquée qu’ailleurs, parce que l’enseignement est historiquement le métier où la part de jugement était la plus mal reconnue, écrasée par la charge productive de la préparation et de l’évaluation.

Un journaliste collecte et écrit. Production : rédaction de brèves, synthèse de dépêches, vérification basique des faits. Arbitrage : choix de ce qui mérite d’être traité, jugement sur la fiabilité d’une source, arbitrage éditorial entre l’urgence et la rigueur. Un journalisme libéré de la production massive de copie courte pourrait redevenir ce qu’il prétendait être à ses meilleurs moments, c’est-à-dire un travail de discernement.

Je m’arrête à quatre exemples. Le mécanisme s’applique au-delà. Il y a des choses à dire de l’architecte, du chercheur, du soignant non médecin, de l’éducateur, du travailleur social. Ce que les agents partagent dans tous ces cas, c’est leur capacité à opérer sur la part codifiable du métier. Ce qu’ils ne savent pas opérer, c’est la part irréductible, celle qui demande de juger, dans un contexte particulier, ce qui mérite d’être fait et comment.


Pourquoi c’est invisible

Si ce mécanisme est aussi général, on peut se demander pourquoi il n’est pas plus largement reconnu. Pourquoi le discours dominant oscille-t-il entre l’enthousiasme, qui dit que les agents libèrent les humains, et la résignation, qui dit qu’ils les remplacent, alors qu’aucune des deux positions ne décrit ce qui se passe ?

La réponse tient à une habitude ancienne. Pendant des décennies, nous avons mesuré la valeur du travail par ce qu’il produit de visible. Le développeur produisait du code, le médecin des actes, l’avocat des heures facturables, l’enseignant des cours. Cette mesure était simple et comparable. Elle confondait la part coûteuse du métier avec sa part précieuse. Elle valorisait ce qui prenait du temps, parce que c’était ce qu’on pouvait facturer, et laissait dans l’ombre ce qui prenait peu de temps mais portait l’essentiel.

Tant que la production et l’expertise étaient inséparables, cette confusion n’avait pas de coût. On payait pour la production et l’on obtenait, en quelque sorte par-dessus le marché, l’expertise qui venait avec. Le médecin qu’on rémunérait pour ses actes nous donnait son jugement gratuitement. Le système tenait parce que la part visible et la part invisible étaient empaquetées ensemble.

Les agents brisent cet emballage. La production devient achetable séparément, presque sans coût. Et l’on s’aperçoit alors que ce qu’on croyait acheter n’était pas ce qui faisait la valeur du paquet.

Le discours dominant manque ce mécanisme parce qu’il continue à mesurer comme avant. Quand on dit que les agents remplacent les humains, on raisonne ainsi : si la production est automatisable, alors le travail humain est remplacé. La prémisse est probablement juste, la conclusion ne suit pas. Quand on dit que les agents libèrent les humains pour des tâches à plus haute valeur, on identifie correctement le déplacement, mais on évite de nommer ces tâches.

Une autre lecture me paraît possible. Les agents ne suppriment pas le métier, ils en révèlent la structure.


L’enjeu de la formation

Si la lecture proposée ici est juste, alors une chose se joue en ce moment qui mérite d’être nommée. La transformation des métiers d’expertise n’est pas un phénomène neutre qu’on observe. Elle est façonnée par les décisions qu’on prend.

Le cas le plus saillant, dans le développement logiciel, est celui de la formation. Les jeunes développeurs apprenaient leur métier en codant, en écrivant beaucoup, en se faisant relire, en se confrontant à des projets vivants. Cette phase d’apprentissage n’était pas une accumulation de savoir-faire technique isolable. C’était le moment où l’expertise se construisait à travers la production. En écrivant beaucoup de code, le junior apprenait à voir ce que le code disait, à sentir ce qu’il fallait protéger, à comprendre pourquoi certains choix engageaient l’avenir d’un système.

Que se passe-t-il quand des agents prennent en charge la production ? La logique apparente est limpide. Si l’on n’a plus besoin de juniors pour produire, on n’a plus besoin d’embaucher des juniors. De nombreuses entreprises tirent en ce moment cette conclusion. Elle est cohérente avec la mesure ancienne. Mais elle laisse passer une chose.

Elle laisse passer ce que la production faisait en plus de produire. Elle formait. Elle construisait, par la confrontation prolongée à des problèmes réels, la couche de jugement qui ferait du junior un senior dans dix ou quinze ans. Si l’on supprime cette confrontation, on supprime peut-être la production des seniors futurs, non pas par décision explicite, mais par épuisement du pipeline d’apprentissage. Et le délai entre l’embauche d’un junior et l’émergence d’une expertise réelle se compte en années. Quand la pénurie deviendra visible, il sera tard pour la combler.

Le mécanisme ne joue pas seulement dans le logiciel. La médecine forme ses internes en les faisant produire des actes sous supervision. Le droit forme ses jeunes par la rédaction laborieuse de premiers mémoires. L’enseignement forme ses débutants par l’épreuve quotidienne de la classe. Si la production qui supportait ces apprentissages devient automatisée, et si l’on en conclut qu’on n’a plus besoin de débutants, on désindexe la transmission de la condition qui la rendait possible.

Il ne s’agit pas de nier que le métier change. Sur ce point, la lucidité des dirigeants dépasse souvent celle des praticiens eux-mêmes. Mais conclure que le métier disparaît, alors qu’il se déplace, c’est probablement aller plus loin que ce que la situation autorise. Une autre voie consisterait non pas à arrêter de former des juniors, mais à réorienter ce sur quoi ils pratiquent. Si la production cesse d’être le support de l’apprentissage, il faudra en inventer d’autres.


Conclusion

Je ne sais pas comment cette transformation se terminera. Personne ne le sait. Ce que je crois pouvoir dire, c’est que la narration dominante manque ce qui se passe vraiment. Les agents séparent ce qui était fondu, et ils nous obligent à voir ce que nous faisions sans le savoir.

Je témoigne depuis le développement logiciel parce que c’est là que je travaille. Ce que je vois dans mon métier, je le devine en émergence dans d’autres. Si ce témoignage a une valeur, elle n’est pas dans la rigueur de sa généralisation. Elle est dans la précision avec laquelle un cas particulier permet de nommer un mécanisme qui pourrait éclairer d’autres cas. À chacun, dans son métier, de regarder précisément ce qui s’y passe et de juger.

Ce qui se passe ne se laisse pas raconter d’en haut. Il gagnerait à être regardé à hauteur de ceux qui le vivent, en prenant le temps de comprendre ce qu’ils savaient faire sans qu’on sache l’appeler.

Cet article est sous licence CC BY 4.0 par l'auteur.